Lundi matin, début de la quête

Aujourd’hui tout allait pour le mieux. Oublié le dimanche d’errance qui avait vu se succéder, dans l’ordre, une courte cure d’eau gazeuse, une salade (dé)composée plutôt destinée à une famille de lapins suicidaires, une séance de vautridude canapé / écran de télé noir / même pas envie d’appeler une copine, et qui s’était terminée par un rendez-vous amical avec Morphée et ses moutons.

La bouteille challenge était toujours là, d’un bleu princier sous la lumière de ce début de semaine. Gabriel tournait autour sans oser y plonger l’un de ses nombreux tire-bouchons disposés à l’envie dans toutes les pièces de l’appartement. Il avait appelé quelques-uns de ses amis experts en bouteillologie, personne n’avait entendu parler de cette cuvée intrigante. « Débouche et raconte-nous » s’était-il fait répondre.

Même le bouchon ne disait rien. La cire bleue qui protégeait le goulot masquait totalement le haut du goulot, à peine semblait-il voir par transparence quelque chose de bleu.

Gabriel aimait savoir ce qu’il buvait et était fasciné par les histoires que pouvait raconter chaque vin qu’il goûtait. Il avait horreur de ces dégustations à l’aveugle où chacun prenait un malin plaisir à débiter son catalogue de banalités incompréhensibles au commun des buveurs. Un vin doit savoir vous prendre par la main et vous faire voyager, rêver, tout le contraire d’un catalogue de pièces détachées d’un fabricant de turbines. Il n’avait pas que des amis chez les pros du pinard, mais il s’en foutait totalement. Gabriel était un caractère.

Il venait de terminer son article pour la revue le Rouge-Gorge, chez qui il publiait régulièrement une tribune très libre sur ses derniers coups de cœur. Il avait quelques jours devant lui. Un œil sur le calendrier. Février. La saison du ski battait son plein, ce qui de son point de vue justifiait un éloignement maximum avec la raclette et les stations bondées de touristes avides de vin chaud. Alors que la région regorge de Roussettes et autres pépites délectables, quelle tristesse ! Mais ce sera pour plus tard, quand la montagne sera rendue aux marmottes.

Il devait aller en Bretagne, l’Atlantique l’appelait, il le sentait. Là-bas il connaissait des découvreurs de bizarreries et des fous de vins naturels. Eux sauront. Il ne tourna pas longtemps autour du pot de crème fraîche, direction Montparnasse, route Quimper.
Le train était blindé comme une pâtisserie un jour d’épiphanie, et les miaulements de nourrissons affamés commençaient à mettre à mal son optimisme. Impossible de se laisser bercer par la très grande vitesse, et le signal d’alarme avait disparu dans les trains modernes. Une seule solution, le bar et un plat chaud. Il avait entendu dire que les sandwichs en cartons avaient été remplacés par des recettes de chef. Alors pourquoi pas.
Il se retrouva attablé entre un gominé cravaté qui cachait certainement un combo édredon-couette sous sa chemise et un étudiant qui devait rentrer chez sa moman pour la douche mensuelle. Qu’importe, il avait devant lui un bocal qui promettait un couscous « mieux que là-bas » et une mignonnette de carburant rouge d’un célèbre négociant languedocien. Deux fourchetées plus tard son pessimisme avait gagné la bataille du jour. La semoule (brûlante – merci les ondes micros) était si grosse qu’il ne voyait pas de différence avec les pois chiches, qui méritaient bien leur nom. Les quelques légumes ne venaient pas du potager d’Alain Passard (la recette n’était de toute façon pas de lui), et le poulet avait dû traverser la Méditerranée à la nage pour arriver en si piteux état. Le vin était totalement en accord avec le plat, c’est-à-dire imbuvable. À la fois sans relief, trop chaud, et certainement nourri aux copeaux de planches de cercueil.
Noir c’est noir il n’y a plus d’espoir.

Il se força à penser au Kouign-amann qu’il allait avaler dès son arrivée afin d’oublier rapidement ce voyage, et il s’endormit. Il rêva en bleu nuit.

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